Pong : l'homoérotisme dans la fiction sportive

Pong : l'homoérotisme dans la fiction sportive

Pong : l'homoérotisme dans la fiction sportive

Dans Video Games Have Always Been Queer (2019), Bonnie Ruberg propose une interprétation queer du jeu Pong (1972). Iel appuie sa relecture sur les travaux de E.K.Sedgwick qui traitent du désir homosocial masculin. Plutôt que de proposer une traduction de son analyse, je vais tenter de l’étoffer et d’expliquer pourquoi il est impératif de donner un queer gaze à l’Histoire des jeux vidéo et à l’industrie vidéoludique dans son ensemble. Le queer gaze, inspiré du female gaze au cinéma, réinvente l’expérience vidéoludique en s’affranchissant des représentations (hétéro)normées. Nous préciserons cette définition plus loin ainsi que ce qui relie Pong au rôle historique joué par le sport dans la construction des masculinités.

Content warning : Certaines des personnalités mentionnées dans cet article ont une approche universalisante voire pathologisante de l’homosexualité. Dans cet article, je n’ai conservé que la partie de leurs théories applicables à la représentation des interactions homosociales fictionnelles, c’est-à-dire à une vision subjective et simplifiée du réel, non à des personnes de chair et d’os éminemment plus complexes. L’objet de cet article est la représentation de l’homosocialité dans un produit culturel/fictionnel daté, pas dans le réel.

La dynamique des relations homoérotiques dans la fiction

Avec Between Men: English Literature and Male Homosocial Desire (1985), Sedgwick élabore une méthode d’analyse des récits censée lui permettre de faire sortir les personnages et les auteurs homosexuels du placard. Elle isole ce qu’elle identifie comme une structure narrative récurrente dans les intrigues littéraires qui révélerait l’omniprésence tacite de l’homosexualité dans la culture.

Cette dynamique, c’est celle d’un triangle amoureux dans lequel les femmes servent de médiatrices (ou d’alibi) au désir homoérotique masculin. Cette théorie, Sedgwick ne la sort pas de son chapeau mais l’emprunte à des figures d’autorité universitaires, comme le résume Francois-Marie Brunel dans sa thèse Psychanalyse, homosexualités et théories queer (2018) : 

“On sait que dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), Lévi-Strauss remarquait que les femmes servaient avant tout pour l'échange et l'entretien de relations entre des groupes sociaux. Nous avons vu que Rubin (1975) insistait sur le fait que l'échange était asymétrique. Par ailleurs, Freud insistait sur cet aspect de l'homosexualité nécessaire au rapport social. Les hommes cherchent avant tout à avoir des relations entre eux à travers les femmes, c'est aussi cette homosocialité qui permet aux hommes de dominer les femmes.

Pong : un (faux) triangle amoureux

Bien entendu, ce jeu vidéo ne contient pas de contenu LGBT explicite. Il ne s’agit pas de prétendre révéler l’intention cachée de ses auteurs mais de créer/donner du sens. L’exercice de littérature comparée auquel s’adonne Bonnie Ruberg dans une approche multidisciplinaire lui permet de produire une lecture alternative. Pour ellui, les raquettes de tennis de table de Pong représentent deux hommes tandis que la balle qu’ils se renvoient serait une femme. L’ensemble constitue la métaphore du triangle amoureux. On peut rapprocher cette affirmation des propos d’Anita Sarkeesian : “In the game of patriarchy, women are not the opposing team, they are the ball.” [Dans le jeu du patriarcat, les femmes ne sont pas l’équipe adverse mais la balle.]

La dynamique de ce triangle amoureux n’a de sens que si elle est comprise dans un contexte d’homophobie et d’instrumentalisation oppressive des femmes, nous dit Bonnie Ruberg. Une hypothèse qui semble parfaitement cohérente avec l’année de sortie de Pong : 1972. Pour recontextualiser brièvement, c’est à cette époque que la notion d’homophobie est conceptualisée. Les 70’s sont aussi les années Harvey Milk, premier élu ouvertement homosexuel de San Francisco. Son assassinat en 1978 donne lieu aux émeutes de la Nuit White en 1979.

Bonnie Ruberg souligne que selon Sedgwick, le lien entre les rivaux est aussi fort que celui qui unit chaque prétendant à la femme convoitée. Dans ce contexte, la relation qu’entretiennent les rivaux n’est pas fraternelle mais compétitive : elle repose sur une quête de pouvoir, une lutte pour distinguer qui sera le maître et qui sera soumis. Il ne s’agit pas d’un véritable triangle amoureux puisque la femme ne fait pas réellement partie de l’équation du désir : elle sert de prétexte à une parade nuptiale qui ne lui est pas adressée.

Pourquoi un homoérotisme masculin et pas lesbien ?

Demandez-vous d’abord si vous avez déjà vu un triangle amoureux entre trois femmes sur un écran de cinéma. Alors ? Ok, il y a bien La Favorite (2018), selon Têtu. Si jamais vous avez d’autres titres à me suggérer, n’hésitez pas à me contacter via Twitter. En somme, c’est une question de codes et de contexte : un triangle amoureux lesbien ne constitue pas un alibi.

D’autre part, la symbolique suggère que les deux raquettes représentent des individus “semblables” et la balle une personne du genre “opposé”. (Excusez la binarité, nous sommes en 1972.) Il faudrait donc plutôt chercher un faux triangle amoureux constitué de deux femmes adverses et d’un homme dont elles feraient toutes deux semblant d’être éprises pour dissimuler leur attirance. (Vous suivez toujours ?) Le studio A24 nous a offert récemment un bref (mais remarquable) triangle amoureux dans la série Euphoria mais, une fois de plus, on ne croule pas sous les références. D’ailleurs, le scénario ne colle pas à notre recherche puisque dans ce cas, c’est une femme qui est convoitée par deux prétendants de genres différents. Il y aurait beaucoup à dire puisque la femme au sommet de ce triangle est transgenre et que l’homme impliqué dans cette relation se cache parce qu’il craint d’être perçu comme homosexuel. Bref, ne nous égarons pas : nous sommes ici pour parler jeux vidéo, pas séries.

Digressions mises de côté, on peut faire remarquer que le motif du faux triangle amoureux constitué de deux femmes rivales et d’un homme prend le plus souvent la forme d’un adultère dans la fiction. On s’éloigne donc considérablement de notre sujet. Rappelons que notre cadre d’analyse se situe dans un contexte d’homophobie et d’instrumentalisation oppressive des femmes. Or, les femmes n’exercent pas d’oppression systémique sur les hommes. Par ailleurs, Sedgwick elle-même n’identifie pas le motif du (faux) triangle amoureux comme un symbole lesbien mais bien comme un code spécifique au récit homoérotique masculin. Pour conclure sur ce point, la métaphore sportive renvoie assez clairement à un long héritage d’homosocialité masculine soudée dans la transpiration mais nous y reviendrons plus loin.

Analyse narratologique : une perspective queer de Pong

L’objectif de Bonnie Ruberg est d’attirer notre attention pour repenser la binarité conceptuelle entre la normativité hétérosexuelle et les relations LGB(T) perçues comme son antonyme. Si, en théorie, les relations homosexuelles se construisent en opposition à l’hétéronormativité, elles n’en produisent pas moins leurs propres normes. Plutôt que de considérer l’hétérosexualité et l’homosexualité comme les deux faces d’un même système normatif, Bonnie Ruberg suggère de les envisager comme des régimes de représentation indépendants et autonomes.

Autrement dit, un symbole peut prendre des significations différentes en fonction de la grille de lecture qu’on lui applique. Il n’est possible de comprendre un contenu queer et de l’identifier comme tel que si l’on en connait les codes. Il ne s’agit pas d’un easter egg ni d’un sous-texte mais bien du même contenu appréhendé avec une perspective alternative qui produit un sens différent. Ce phénomène est très documenté au cinéma : à titre d’exemple, l’hypermasculinité mène à l’hypersexualisation et devient homoérotique dès lors qu’on abandonne le cadre d’interprétation mainstream

Bonnie Ruberg propose d’investir ce sujet puisqu’il demeure relativement inexploré dans le champ des études vidéoludiques. Iel prend l’exemple de Ms. Pac-Man qui fait figure de premier personnage transgenre de l’histoire vidéoludique si on la considère dans une perspective queer. Pour revenir à Pong, Bonnie Ruberg suggère qu’il n’est pas anodin que la balle constitue l’équivalent d’un personnage non-joueur féminin lorsqu’on prend en compte l’histoire vidéoludique des représentations dans son ensemble et le peu d’agentivité accordée aux personnages féminins par le passé. Sur le plan symbolique, perdre le contrôle de la balle reviendrait alors à perdre son alibi et voir son homosexualité exposée au grand jour.

 

Queer Pong : analyse ludologique

Pong est un jeu aussi canonique que minimaliste qui repose davantage sur sa mécanique de jeu que sur une narration. Il offre la possibilité de se concentrer sur ce qui constitue une intéraction queer en ludologie. Bonnie Ruberg relève d’abord qu’il y a une tension érotique dans la chorégraphie des mouvements d’allers-retours entre les joueurs. D’autre part, iel souligne que l’arcade de Pong permet de jouer à deux et oblige les adversaires à se tenir très proches l’un de l’autre. Elle procure ainsi un bon alibi à ceux qui voudraient flirter en toute discrétion quelle que soit leur orientation sexuelle.

Pour aller plus loin, il faut savoir que l’histoire des supports de jeux vidéo (le hardware) évolue parallèlement aux supports de la pornographie. Dans les années 70, les consommateurs de vidéos pour adultes pouvaient regarder du porno sur le petit écran d’une arcade semblable à celle de Pong ou à n’importe quel photomaton. On les trouvait dans les sexshop, les librairies dédiées à la littérature érotique et dans des vidéoclubs spécialisés.

Les premiers jeux vidéo érotiques apparaissent approximativement au moment où le cinéma porno fait son entrée dans les chaumières grâce aux cassettes et à la démocratisation des téléviseurs. Pas besoin de faire preuve d’énormément d’imagination pour faire le lien entre masturbation, homosexualité refoulée dans le placard et les joysticks phalliques commercialisés par Atari. (Si vous voulez poursuivre le parallèle jusqu’en 2020, vous pouvez comparer le succès de Twitch et de la plateforme Onlyfans.)

Pong : une histoire de l’homosocialité fondée dans le sport

Les jeux vidéo sont souvent accusés ou soupçonnés d’engendrer une génération d’associables. Pourtant, la place prise par Animal Crossing: New Horizons au cours de la pandémie du Covid-19 tend à prouver le contraire. La question est moins de savoir “si” les jeux vidéo permettent de tisser des liens sociaux que de comprendre quels types de relations ils favorisent. Ces dix dernières années, de nombreux chercheurs et chercheuses se sont intéressés au lien entre les masculinités et la pratique vidéoludique. Leurs travaux convergent pour démontrer que cette activité participe à renforcer les relations entre hommes. Game Spectrum aborde ce sujet dans un documentaire publié en janvier 2020.

Sport, jeux vidéo et masculinité

Dans Gaming Masculinity, Constructing Masculinity with Video Games, Betsy James DiSalvo analyse les pratiques vidéoludiques d’un groupe d’hommes. Elle observe que cette activité n’est pas très différente de l’homosocialité traditionnelle dans le sport puisque les femmes en sont également écartées. La différence réside selon elle dans l’absence d’un homme plus âgé (comme un entraîneur, par exemple) qui puisse faire figure de mentor (role model) dans leur apprentissage de la masculinité

Ce que DiSalvo ne dit pas, c’est que cela ne signifie pas que les joueurs sont entièrement libres d’imaginer de nouvelles formes de masculinité. Les jeux vidéo proposent bel et bien des modèles auxquels s’identifier et des codes qui régissent les interactions entre joueurs (et joueuses). Cela ne signifie pas non plus que les joueurs sont incapables d’exercer leur esprit critique pour résister aux représentations imposées par les studios. Par ailleurs, les profils des joueurs s’étant considérablement diversifiés, on rencontre désormais des hommes d’âge mûr parmi eux susceptibles de se positionner comme des exemples. On notera aussi qu’une pratique sportive entre amateurs n’engendre pas nécessairement la présence d’une figure d’autorité. Par conséquent, les jeux vidéo et le sport sont parfaitement comparables.

Sport et masculinité dans l’Histoire

Dans le Mythe de la virilité, Olivia Gazalé adresse les rites de passage qui rythment l’apprentissage de la masculinité. Elle explique qu’à partir du 20e siècle “le sport devient le haut lieu de la construction sociale des corps masculins” et vient se substituer à la religion. La pratique sportive est le support d’enseignement des valeurs morales. L’une des préoccupations majeures de l’époque n’est autre que la méchante crise de la masculinité. On croit alors que le sport est un “remède à notre infirmité publique”, comprenez par là : “la disparition du sentiment viril”. Bref, le sport favorise un entre-soi masculin. Je cite : 

“La socialisation homosexuée est alors vue comme le meilleur moyen de renforcer une virilité menacée par les revendications féministes et l’influence grandissante des femmes dans la société.” Un petit arrière-goût de déjà-vu ? On se croirait en pleine controverse du #Gamergate.

S’il faut justifier encore davantage que le sport dans Pong peut difficilement symboliser autre chose qu’un désir homoérotique masculin (et non lesbien), on peut rappeler succintement l’Histoire des Jeux Olympiques modernes, dont les femmes étaient initialement exclues. Pierre de Coubertin, qui est à l’origine de la réinstauration des Jeux en 1894, disait : “Donner la femme en spectacle est ambigu, la soumettre à l’effort physique est excessif, l’exposer à la brutalité est dangereux, faire appel à ses nerfs dans une compétition est monstrueux”. Le sport est selon lui “le symbole même de la virilité”. Certes, Pong apparait bien plus tard et sur un autre continent mais les mentalités n’évoluent pas vite : il faut attendre 1967 pour qu’une femme, Kathrine Switzer, puisse courir officiellement le marathon de Boston. Un organisateur essaiera malgré tout de lui arracher son dossard pendant la course.

Sans se lancer dans une thèse, on peut formuler l’hypothèse que la sexualisation des corps masculins à travers le sport a peut-être participé à la naissance du female gaze au cinéma. Les Chippendales, une troupe de danseurs masculins faisant du strip-tease, apparaissent en 1979 aux États-Unis. Ils empruntent les codes du culturisme (des biceps huilés et bronzés au monoï sur des plages de Los Angeles, etc.) qui sont aussi repris par le porno gay. La pratique sportive est définitivement un symbole de tension érotique.

De nos jours, les violences homophobes et misogynes sont encore nombreuses dans le sport mais sont de plus en plus sanctionnées. La présence d’institutions régulatrices (les fédérations sportives) permet d’instaurer de nouvelles normes mais ne garantit pas toujours leur application. Le spectre du progressisme plane néanmoins sur le milieu sportif traditionnel et la sphère vidéoludique se présente comme le seul lieu de repli pour le dernier bastion réactionnaire d’une masculinité toxique en quête d’un safe space qui le protègerait des grands méchants SJW : d’où leur rejet de l’inclusivité.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est l’absence d’institutions surplombantes qui différencie les jeux vidéo des activités sportives traditionnelles. Le changement ne peut pas venir d’en haut, il doit émerger d’en bas : c’est-à-dire des joueurs et des joueuses. C’est précisément ce que propose le queer gaze vidéoludique : une relecture qui justifie une réécriture.

Queer gaze : pourquoi produire une relecture queer de Pong ?

Pong n’est pas à proprement parler le premier jeu de sport puisque Tennis for Two le devance de loin en 1958. Il est toutefois pionnier par l’ampleur de sa diffusion qui bénéficie à son succès auprès d’un public large. Comme nous l’avons déjà expliqué lorsque nous abordions l’importance de l’archivage des jeux vidéo queer, il est indispensable de documenter et d’illustrer les modèles des relations queers et leurs modes d’expression vidéoludiques.

Comment définir le queer gaze ?

Le queer gaze se définit moins par une méthode ou une technique que par un objectif ou une intention. Le queer gaze n’est pas soumis à une norme. Contrairement aux produits culturels “LGBT friendly”, il est résolument hors-normes voire anti-normes. 

Le queer gaze exprime l’indicible et le silencié. Il explore l’invisible et l'impensé. Dans le contexte vidéoludique, il offre des représentations et des mécaniques de jeu altérées. Il permet de changer notre regard sur les actions accomplies in game, sur leur sens et la notion de succès, de début et de fin, etc. Le queer gaze réinvente l’expérience vidéoludique en s’affranchissant des représentations explicites, souvent rigides et décevantes.

Il propose de ne pas subir les mécaniques de jeu mais de les défier, de ne pas se laisser leurrer par les règles explicites du jeu. Il s’agit d’explorer les limites réelles du jeu, de faire preuve de créativité pour révéler des potentialités dissimulées, de découvrir que la part d’agentivité des joueurs est plus étendue qu’elle n’en a l’air. C’est une posture résistante, “espiègle” (au sens de playful).

Pourquoi appliquer le queer gaze à Pong en particulier ?

La particularité des pratiques queer est de proliférer en terrain hostile et d’émerger avec le plus de flamboyance là où elles sont chassées voire persécutées. Elles se font à la fois discrètes et ostensibles, en un mot : insaisissables, comme de la fumée ou un parfum de révolte dont on ne trouverait pas l’origine. Se réapproprier un jeu canonique comme Pong, c’est réclamer une part d’héritage volée.

Analyser un titre fondateur de l’Histoire vidéoludique avec cette approche produit un précédent pour l’analyse (et la production) des jeux à venir. Le queer gaze permet aussi de dépoussiérer un titre enseveli sous des décennies de commentaires répétitifs et interchangeables. Le queer gaze, c’est un peu revisiter des légumes oubliés avec des techniques culinaires modernes. Il redonne de la saveur à des objets dévalués. Proposer une relecture d’un jeu ancien plutôt qu’une “review” d’un titre récent, c’est aussi une posture militante anti-consumériste.

À quel(s) jeu(x) aimeriez-vous appliquer le queer gaze ?

 

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