Le jeu vidéo est-il un art ?

Le jeu vidéo est-il un art ?

Le jeu vidéo est-il un art ?

Voici une question de laquelle peut résulter de longs et nombreux débats. Le jeu vidéo a longtemps été considéré comme un simple média de divertissement, mais depuis plusieurs années il a évolué et s'est diversifié, s'est mis à toucher différentes tranches d'âges et à aborder des thèmes touchant plus ou moins les joueurs. Aujourd'hui les jeux vidéo peuvent être des œuvres à part entière, mais peut-on parler d’œuvre d'art ?

L'art

Tout d'abord il est important de définir ce qu'est l'art. Mais est-ce vraiment définissable ? Chacun perçoit l'art à sa manière, suivant les émotions que lui procure une œuvre et selon le message qu'il va en tirer, cela va éveiller des sens chez certains et non chez d'autres. C'est quelque chose de très personnel, finalement.

Cela n'a pas empêché l'art d'être classé, par le philosophe Étienne Souriau en 1969 :

  • 1er art : l'architecture
  • 2e art : la sculpture
  • 3e art : les arts visuels (peinture , dessin, etc)
  • 4e art : la musique
  • 5e art : la littérature (poésie ou dramaturgie, tout ce qui se rattache à l'écriture)
  • 6e art : les arts de la scène (théâtre, danse, mime, cirque)
  • 7e art : le cinéma (incluant les séries télévisées et les téléfilms)

À ses derniers sont venus se greffer trois autres désignations au fil des années :

  • 8e art : les arts médiatiques (radio, télévision, photographie)
  • 9e art : la bande dessinée, le manga et le comics
  • 10e art : le jeu vidéo et le multimédia

Lorsque l'on parle de la classification des arts, le 8e, le 9e et le 10e sont rarement évoqués, peut-être dû au fait que les termes « sept arts » ou « septième art » (pour le cinéma) sont fréquemment utilisés dans le langage courant. Ce qui en vient à faire oublier les trois derniers.

Mais revenons sur ce qui nous intéresse : le jeu vidéo. Il est donc reconnu comme étant un art si l'on en croit ce classement. De plus il est officiellement reconnu comme un art par la Cour suprême des États-Unis depuis 2011. Également en France, où depuis 2006 le ministère de la Culture reconnaît le jeu vidéo comme une forme d'expression artistique. L'ex ministre de la culture Françoise Nyssen affirmait d'ailleurs son intérêt pour les jeux vidéo il y a quelque mois :

« C'est un art comme les autres, ça fait partie de la culture et nous y sommes attachés. En France c’est un secteur très actif, très créatif et beaucoup de gens sont dans ce secteur des jeux vidéo. Il y a des inventeurs, des concepteurs, des ingénieurs qui travaillent là-dessus. Nous allons soutenir cela, et nous sommes très attentifs ici au ministère de la Culture à soutenir et développer le jeu vidéo, qui est un vrai élément de notre culture en France. »

Mais là où les choses se compliquent, c'est quand il s'agit de faire reconnaître le jeu vidéo comme un art par la majorité. Le fait qu'il soit juridiquement et officiellement considéré ainsi n'empêche pas les détracteurs d'avoir leur mot à dire et de s'opposer à cette façon de voir les choses.

Nous allons donc essayer de comprendre pourquoi le jeu vidéo a encore du mal à se faire sa place en tant qu’œuvre d'art, et qu'est-ce qui peut le définir comme tel.

Une notoriété encore Incomprise

Le jeu vidéo est un média encore jeune et il rassemble majoritairement un public de niche. Cependant, plusieurs choses contribuent à le populariser, que cela soit auprès des adultes, des réfractaires ou du monde politique. Nintendo a par exemple grandement contribué à cette démocratisation du secteur auprès de toute les tranches d'âges, avec ses consoles Nintendo DS et Wii. Le jeu sur smartphone n'est pas en reste non plus, car au même titre que la firme nippone, il a ouvert le marché à un public très varié. Bien que la question de savoir si on peut réellement considérer un joueur sur smartphone comme un joueur de jeu vidéo persiste, c'est une donnée à prendre en compte. L'E-sport amène également beaucoup de monde à se pencher sur le secteur vidéoludique à l'instar des hommes et femmes politiques et des médias généralistes. Tout cela permet au jeu vidéo de se faire gentiment une place dans les mœurs. Les médias non spécialisés en parle de plus en plus, parfois naïvement certes, mais c'est toujours plaisant de voir que la majorité essaie de comprendre et d’accepter ce secteur que l'on aime tant.

C'est cette acceptation qui peut progressivement faire passer le jeu vidéo comme un art auprès de l'esprit collectif, tant il est normal aujourd'hui de considérer le cinéma ou la musique comme de l'art. Il suffit juste de familiariser tout le monde avec ce secteur et de ne pas le laisser à l'état de « divertissement abrutissant » comme il peut être considéré à de nombreuses reprises. Bien entendu il ne faut pas forcer les gens à s'y intéresser et les gaver avec le jeu vidéo, mais juste en parler plus généralement et naturellement.

Une dimension commerciale qui peut être pointée du doigt

Le secteur vidéoludique dispose d'un fort contexte économique qui peut amener le grand public à le considérer comme une réserve sans fond d'objets de consommation. Il est vrai que le jeu vidéo fait partie des plus grandes industries culturelles du XXIe siècle, mais son coté artistique doit-il en pâtir pour autant ? Au même titre que la musique ou le cinéma, les jeux développés et édités par de gros studios bénéficient d'une grande couverture commerciale et les jeux plus indépendants fonctionnent grâce au bouche à oreille, ou grâce aux streamers et vidéastes notamment. Libre à chacun de trouver son confort dans ce marché et de se faire son propre avis sur la question, mais un jeu dit « commercial » ne signifie pas qu'il est bâclé et qu'il ne transmet rien.

Des avis divergents

Il est difficile au sein même d'un secteur artistique, de rassembler tout le monde sur un avis commun. Bien que le jeu vidéo soit officiellement reconnu comme un art, rien n'empêche de penser le contraire en fonction de ses exigences. Par exemple certains joueurs sont très friands de jeux indépendants et n'ont pas de considération envers les AAA*. Dans ces derniers il ne vont pas ressentir la petite étincelle frétillante qui leur chauffe le cœur comme lorsqu'ils posent les mains sur un jeu indépendant. Mais l'inverse est tout à fait louable, d'autres vont plutôt se contenter des grosses productions sans avoir un regard pour les indépendants. De même pour les adeptes de jeux d'horreurs, rejeté par plus d'un joueur. Même rengaine pour les jeux de voitures. Dans tous ses genres de jeux, chacun y attache une certaine affinité et y perçoit sa propre notion de l’art.


Le jeu Okami et sa direction artistique admirée par certains, incomprise par d’autres

Ainsi, le schéma se répète dans tous les mouvements artistiques. Prenons par exemple l'art abstrait, aussi bien en peinture qu'en sculpture, nombreux sont ceux qui n’y perçoivent pas le moindre message et il est facile de dire que ce n'est pas de l'art. Pourtant la peinture et la sculpture sont bien de l'art, depuis sacrément longtemps qui plus est. La musique connaît aussi le même sort, qui n'a jamais entendu ou prononcé cette fameuse phrase : « ÇA, c'est de la musique » en considérant que certains styles musicaux n'en étaient pas. Alors que la musique, eh bien encore une fois... vous avez deviné la suite.

Chaque personne perçoit l'art à sa manière en faisant fi de ce qui a été instauré auparavant. Comme dit plus haut, c'est quelque chose de très personnel et donc de facilement contestable.

*AAA : se dit d'un jeu vidéo qui a demandé beaucoup de moyens de production et des équipes importantes de développement

Un art total en constante évolution

Nous allons tout de même essayer de comprendre pourquoi le jeu vidéo peut être considéré en tant qu’œuvre d'art en mettant légèrement de côté ce qui a été exposé ci-dessus.

Une chose est très souvent mise en avant lorsqu'on se penche sur la question : le jeu vidéo s'apparente à un art total. Regroupant ainsi plusieurs formes artistiques comme l’architecture, la musique, le dessin, la littérature ou encore la mise en scène (le cinéma bénéficie également de cette particularité d'ailleurs). Ce qui est magnifique avec ce média, c'est la liberté d'expression à laquelle peuvent s'adonner les nombreux artistes travaillant à l’élaboration de leurs jeux. Ils peuvent créer ce qu'ils veulent, de la manière qu'ils le souhaitent.

Il y a un point commun entre le jeu vidéo et les autres formes d'art : l'évolution et l'adaptation à travers le temps. Certains jeux ont marqué l'histoire au point d'être clairement considérés comme des œuvres d'art (The Legend of Zelda: Ocarina of Time, Mario Bros), le personnage de Mario est aujourd'hui connu de tous et est devenu une icône de la pop-culture. Il a révolutionné le jeu vidéo et le jeu de plateforme, de la même manière que Star Wars a révolutionné le cinéma et la Science-fiction, ou que les Beatles ont révolutionné la musique. Dans tous ces mouvements, des œuvres marquent, d'autres perdurent et certaines sont éphémères. Elles forment un tout qui s'adapte constamment à son époque. Certains courants artistiques reviennent cependant faire parler d'eux, en profitant au passage des technologies modernes. Les jeux en pixel art par exemple, sont grandement revenus sur le devant de la scène (avec les jeux indépendants notamment) et jouissent aujourd'hui d'une grande popularité. À titre de comparaison, on pourrait évoquer le retour du vinyle qui est presque devenu plus populaire que le format CD en musique. Qui sait, peut-être que dans quelques années le magnétoscope volera la vedette au Blu-ray... gardez vos cassettes on ne sait jamais !


The Last Night (présenté à l”E3 2017)

Une différence notable

Là où le jeu vidéo tranche avec les autres secteurs artistiques, c'est dans l'interaction entre lui et le joueur. Oui, ici on ne parle pas de spectateur, de lecteur ou d'auditeur, le joueur est tout ça à la fois en plus d'avoir un contrôle sur l’œuvre qui lui est exposée. Dans le cas d'un jeu en monde ouvert, il peut aller explorer chaque recoin de l’aire de jeu mise à sa disposition. Dans un jeu narratif comme Detroit : Become Human de Quantic Dream, le scénario suit des embranchements choisis par les joueurs. Chaque personne aura finalement une expérience plus ou moins différente guidée par ses émotions et son ressenti devant les situations à choix multiples.

Dans un jeu comme Flower, le joueur contrôle un pétale de fleur se laissant porté par le vent dans de grandes plaines. Il peut passer le temps qu'il veut à faire virevolter son pétale comme bon lui semble et peut voler au dessus de fleurs afin d'en récupérer d'autres. Le tout accompagné d'une magnifique bande originale de Vincent Diamante. Voilà, parfois il en suffit de peu, mais ce genre de jeu en a bercé plus d'un. Cette manière d’interagir avec l’œuvre permet aux joueurs d'en profiter selon leurs goûts, leurs envies et leur état d'esprit. Cela pourrait donc s'apparenter à une nouvelle forme d'art.

C'est ici que ce média se démarque des autres, il peut faire tout ce qu'il veut. On peut rester le temps que l'on veut devant un tableau, eh bien, cela s’applique aussi devant un jeu. Un film a une durée déterminée, il peut comporter plusieurs niveaux de compréhension, eh bien, certains jeux aussi. On a le goût de la mise en scène et du bon jeu d'acteur, eh bien, certains jeux disposent de tout cela. Dans tous les cas et dans tous les genres de jeux, le but est de procurer quelque chose au joueur, initialement du plaisir, puis tout un tas d'émotions et de sentiments. Et si l'on en croit les premières lignes de cet article, ce n'est finalement pas ça de l'art !?

Enfin, on peut globalement percevoir le jeu vidéo comme un art en considérant tout ce qu'il englobe, mais cela n'empêche pas les joueurs de se faire leur avis sur quel jeux méritent d'être réellement considérés comme des œuvres d’art. Et dans le cas de l'esprit collectif, le fait de le considérer en tant que tel lui permettrait en partie d'être plus respecté et de ne plus avoir à se justifier sans arrêt.

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Ylonith
Ylonith

Voyageur de mondes virtuels, passé par Midgar, Skellige et les terres d’Azeroth. Admirateur de jeux enchanteurs, et explorateur du multivers vidéoludique.